Aujourd’hui à Mayotte, quand on parle des bangas, on pense « bidonville ». Pourtant, il n’y a pas si longtemps que cela, la banga, c’était cette case que tout ado mahorais masculin se construisait pour y vivre son entrée dans l’âge adulte. Comme un rite de passage.
Partout sur l’île de Mayotte, on trouve des bangas. Ils tapissent l’île, donnant parfois l’illusion que la terre est recouverte d’une couverture faite en patchwork, avec des couleurs tout de même ternies, défraîchies. Les tôles avec lesquelles ils sont construits ont été récupérées ça et là…

Aujourd’hui « bangas » est synonyme de bidonvilles. Souvent construits et occupés par des familles arrivées sur le sol mahorais, donc français, de manière clandestine. Au péril de leur vie. À l’arrivée, chacun fait comme il peut pour se fabriquer un toit, un coin à soi. Certaines de ces cases deviennent des habitations pérennes, voire spacieuses… avec une antenne parabolique même ! Mais le plus souvent, cela reste des habitats précaires, sans eau ni électricité. Les femmes, les hommes et les enfants qui y vivent sont peu protégés des violences et des intempéries. Le cyclone Chido en décembre 2024 avait balayé sans difficulté l’ensemble de ces habitations, aussi fragiles que des châteaux de cartes. Et dont les taules sont devenues aussi ce jour-là autant de dangereux couperets !

C’est une réalité difficile à vivre pour moi. Malgré les années qui passent, je reste toujours aussi sensible (trop ?) à la souffrance humaine et aussi aux inégalités. À Mayotte, c’est encore plus fort, parce que c’est sous mon nez à longueur de journée !!! Je m’arrête là sur le sujet. Work in progress !
Place au bangas traditionnels !
Le banga originel, un rite initiatique
Le banga est issu des traditions bantoues (provenant d’Afrique de l’Est), et réservé aux adolescents masculins. La dérive sémantique du mot s’est visiblement accompagnée de la mort des bangas traditionnels et de leur fonction première : « échapper pour les jeunes hommes à la suspicion de l’inceste ».
Le banga traditionnel est en effet une sorte de petite maison d’une pièce que le jeune homme pubère va construire de ses propres mains. Avec l’aide de sa communauté, famille et voisins. Il est fait en pisé donc avec des matériaux locaux : l’ossature, en bambou, est ensuite remplie « avec un torchis fait avec un mélange de terre et de paille de riz ou de feuilles de bananiers séchées : le banco ». Le banga est construit dans l’enclos familial. Le jeune est ainsi autonome tout en restant sous le contrôle maternel.

L’habitation est construite selon l’architecture suivante : une porte, une fenêtre, « et surtout », précise Régis Airault, psychiatre qui a été parmi les premiers à développer la psychiatrie à Mayotte, « on n’oublie pas d’aménager à l’arrière une petite lucarne basse par où peut fuir la bulédi, la copine, en cas de contrôle familial inopiné ».
Le banga est aussi décoré, « avec des slogans et son surnom », et tout sorte d’objets réels et factices, tels un vrai radiocassette ou un faux téléphone ! Le cordon ombilical n’est pas coupé pour autant, car l’habitation est « calfeutré avec le lamb de la mère ou de la soeur », le lamb étant la pièce de tissus dont se drapent les femmes comoriennes.

Régis Airault propose l’image de la « coquille » pour parler des bangas, dans laquelle peut aller « se réfugier » l’adolescent. Coquille qu’il « faudra abandonner avant de naître à la vie adulte, pour aller vivre chez la femme que l’on aura choisie ». Ce temps d’entre-deux est semblable à un rite initiatique.
Pour moi, il y a ici tout de même un léger problème : comment est-il possible que le banga soit décrit comme un lieu d’apprentissage de l’autonomie, si le seul but à la sortie est d’aller s’installer chez une femme ! Je remarque que l’auteur de l’article ne se questionne pas sur ce sujet. Ben moi, si ! Na !
Un souvenir bien vivant !
J’ai eu la chance, lors d’un entretien professionnel avec un jeune, d’écouter l’éducateur qui l’accompagnait narrer son expérience d’ado dans un banga. Cet homme d’une quarantaine d’années en parlait avec beaucoup de joie et d’enthousiasme. Il disait comment à ce moment-là, il avait appris l’autonomie : via la construction de son propre banga mais pour tout le reste aussi. Car il s’agissait pour le jeune homme de se débrouiller pour tout seul, notamment pour la nourriture. Il racontait comment il avait cultivé son propre jardin ; travaillé aux champs pour gagner un peu d’argent, etc.

Régis Airault confirme dans son article sur le sujet les attraits de ce lieu spécifique « qui aide à avoir envie de grandir sans rien rater de l’enfance ». C’est en ce sens que le banga est conçu à l’image de l’entre-deux qu’est ce temps de l’adolescence.
Quid des adolescentes ?
Je ne peux m’empêcher tout de même de remarquer que seuls les adolescents masculins avaient cette opportunité. Certes, l’intention qui sous-tend la naissance de cette case pour les ados est l’interdit de l’inceste. Ce qui signifie que seuls les jeunes hommes présenteraient un risque pour la communauté. Les chiffres encore aujourd’hui appuient cette hypothèse : en 2025, en France, 95 % des agressions sexuelles, dont les incestes, sont le fait des hommes (1). Et les victimes, majoritairement des femmes : en 2025, parmi les 110 125 victimes de violences sexuelles enregistrées par les services de police et de gendarmerie, 91 % des victimes majeures de violences sexuelles enregistrées sont des femmes, et 54 % des victimes de violences sexuelles sont mineures, dont 83 % de filles.

Cela dit aussi quelque chose de la place de la femme à Mayotte. À l’époque des bangas, et aussi aujourd’hui. Il est nécessaire de garder à l’esprit que la femme a une place particulière ici. La société mahoraise s’organise autour de la matrilocalité, la vie familiale s’organise dans la localité de la femme; et autour de la matrilinéarité, à savoir que beaucoup de droits s’inscrivent dans le lignage maternelle. Je ne m’étendrai pas plus sur le sujet car je n’ai pas encore saisi les subtilités de cette organisation sociale qui me semble complexe. La matriarcat n’est pas pour autant de mise. Le patriarcat reste donc bien présent. Le machisme semble aussi bien vivant sur l’île. Ça pour le coup c’est bien universel ! Donc pour en revenir aux bangas, les jeunes filles pubères n’étaient pas autorisées à en construire. Je n’ai, à ce jour, pas d’informations sur le rite de passage vers l’âge adulte les concernant.
Que penser de l’adolescence, ce temps très occidental
Une réflexion de Régis Airault dans son article rejoint mon propre questionnement sur l’adolescence : d’où vient l’adolescence ? Et pourquoi de nos jours ce temps sensé être éphémère, comme le banga, a-t-il tendance à s’étirer de plus en plus, empiétant aujourd’hui et dans l’enfance et dans l’âge adulte ?
En fait, l’intérêt que je porte à ces bangas vient du fait que je m’interroge sur ce que l’on fait dans nos sociétés occidentales de ce temps entre-deux âges. Qui semble de plus en plus s’étirer dans le temps…. Certains jeunes n’en sortant jamais, devenant même des « adulescents ». Des éternels ados quoi ! Certes, on ne passe pas comme ça de l’enfance à l’âge adulte. La puberté vient faire vaciller les fondations de l’enfance et ouvre les portes vers l’inconnu, dont la vie sexuelle adulte. Cela demande une maturation, un temps plus ou moins long d’apprentissage de l’autonomie, des responsabilités, etc. Mais est-ce qu’aujourd’hui, au nom de l’adolescence, et de sa fameuse « crise », notre société, dont les parents, ne « surprotègent » pas les jeunes gens ?
J’ai fait une rapide recherche sur l’histoire de l’adolescence. C’est finalement un concept occidental et récent à l’échelle de l’histoire de l’humanité. Pour l’historien Philippe Ariès, ce concept serait né au XVIII ème siècle, au moment de l’invention de la famille moderne. Pour lui, l’obligation scolaire oblige à retarder l’entrée dans la vie active. Il compare cette période que vit le jeune à une « quarantaine » « avant de le laisser rejoindre les adultes », car « l’enfant n’est pas mûr pour la vie ». À ses yeux, cela le met dans une « situation de dépendance ». Avant d’ajouter que cela le soustrait aussi « à la dure loi du travail ».

De son côté, le psychiatre Patrice Huerre, dans un article sur l’histoire de l’adolescence qu’il qualifie d’ailleurs « d’artifice », affirme aussi que c’est « un phénomène récent », du milieu du XIXème siècle, « propre aux sociétés occidentales ». L’auteur rappelle que la puberté, elle, est un phénomène universel. Et que ce bouleversement physiologique crée certes des difficultés mais elles sont normales et nécessaires. Pour lui, rien de pathologique donc. Sur d’autres continents, comme l’Afrique, l’Asie ou l’Amérique du sud, cette notion d’adolescence est absente. Il rapporte que sur ces continents, « la passation entre l’enfance et l’adolescence » a lieu « autour de la puberté physiologique ». Les rites permettent une transition claire, sans « crise ».
Le psychiatre relie sous nos latitudes cette notion d’adolescence à l’industrialisation et l’augmentation de l’espérance de vie du milieu du XIXème siècle. Et que tout ceci ne concernant finalement que peu de personnes, et notamment « la bourgeoisie ». La généralisation du terme « adolescence » a suivi l’évolution de la scolarisation. Il note aussi qu’à cette même époque, l’idée d’une jeunesse « irresponsable » a fait son chemin.
Pour moi, il n’est bien sûr pas question de jeter le jeune garçon ou la jeune fille dans le grand bain des « grandes personnes » quand la puberté s’installe. Les adultes qui l’entourent ont un rôle important à jouer pour soutenir « celui qui est en train de croître », adolescens en latin. Mais soutenir, guider, accompagner, responsabiliser n’est pas faire à la place, sous-estimer, stigmatiser, infantiliser, etc.
Telle est ma réflexion du moment. Ma réflexion de psychologue certes mais aussi de mère, de citoyenne, de femme, etc. Je laisse ces réflexions continuer d’infuser en moi…
J’aimerais préciser que ce que je vous partage dans mes écrits reste très subjectifs et à travers le filtre de mon peu de connaissance de Mayotte et de son histoire. Car l’histoire de cette île, même si elle est liée en partie à l’histoire de le France, est très spécifique. Elle est imprégnée de l’histoire de l’Afrique, de celle des Comores, des cultures des nations qui ont vécu ici, etc. Et bien sûr empreinte aussi de l’Islam, qui reste certes un Islam modéré mais toujours très (trop ?) présent !
Pour avoir plus de détails, l’article de Régis Airault, « Survenir adolescent… » (voir le lien ci-dessous) est vraiment très complet et agréable à lire en plus ! Et gratuit !
Sources
– « Adolescences mahoraises : du repli culturel au fondamentalisme religieux », Régis Airault : (je n’ai pas plus de référence pour cet article…)
– « Survenir adolescent dans l’entre-deux culturel : l’exemple des bangas à Mayotte », Régis Airault, ERES, « Enfances & Psy », 2007/n°354
Pour lire l’article gratuitement en ligne :
file:///home/anne/airault-2007-survenir-adolescent-dans-lentre-deux-culturel-lexemple-des-bangas-de-mayotte.pdf
– « L’histoire de l’adolescence : rôles et fonctions d’un artifice », Patrice Huerre
Dans Journal français de psychiatrie 2001/3 n<sup>o</sup>14 , pages 6 à 8, Éditions érès (2001)
– Sur le site dédié à Philippe Ariès, un article résume sa pensée d’historien sur l’histoire de l’adolescence Voici le lien vers cet article : https://philippe-aries.histoweb.net/spip.php?article103
(1) Pour les chiffres sur les agressions sexuelles = page 6.

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